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Qui eut pu imaginer que la grève annoncée par divers syndicats de transporteurs urbains et interurbains perturberait à ce point la vie de la nation ?
Même le très officiel quotidien gouvernemental Cameroon Tribune, dans son édition dhier, parlait déjà dune " situation insurrectionnelle qui sinstalle à Douala " et qui, malheureusement, a commencé à sétendre à dautres villes du pays, notamment Bafoussam, Bamenda ou Foumban. La revendication principale, qui était une protestation forte contre la dernière hausse du prix du litre de carburant à la pompe, a rapidement été rattrapée et débordée par un malaise sociale généralisé autour des problèmes demploi des jeunes et de cherté de la vie. Beaucoup dautres corps sociaux, devant un pouvoir dachat sans cesse décroissant, qui a du mal à faire face à une inflation galopante des produits de première nécessité, se sont retrouvés de facto concernés par la revendication des transporteurs.
Naturellement, des opportunistes de toutes sortes, tapis dans lombre, ont surgi pour des débordements regrettables, sans aucun rapport avec lobjet de départ des manifestations. Des dérives qui ont malheureusement mis en avant une jeunesse désoeuvrée et quelques fois droguée, pour de premières conséquences graves et douloureuses : une dizaine de morts déjà enregistrées entre Douala, Loum et Bafoussam, une paralysie inquiétante des activités surtout économiques à Douala, le blocage des mouvements de personnes et des biens entre les principales villes du pays, qui a par exemple empêché limpression et la publication de trois quotidiens privés hier, et les autres conséquences en termes de pénuries diverses (surtout de carburant) qui commencent à se signaler ça et là.
Cette situation insurrectionnelle est-elle le fait de groupes organisés et plus ou moins identifiés qui lont même planifiée ? La thèse est défendue par le gouvernement (qui a probablement des informations plus fiables), et qua plus ou moins revendiquée le ministre de la Communication au cours dun point de presse diffusé tard lundi dernier sur la Crtv télé. Ce qui est plus que probable cependant, cest que cette situation sociale, qui met en scène finalement plus de vandales que les groupes organisés et présentant des revendications formelles, a rendu compte de linstinct de survie de plusieurs catégories sociales qui se considèrent depuis longtemps comme marginalisées, et qui profitent de la première occasion dégarement pour faire entendre, à leur manière parfois violente et brutale, la voie de leurs souffrances au quotidien et du manque de perspectives davenir, face à des forces de lordre mal formées et peu entraînée à ce genre de situation, qui le leur ont bien rendu. La sortie des trois membres du gouvernement, lundi dernier, à la suite dune longue concertation dans la journée autour du Premier ministre, Inoni Ephraim, avait déjà simplement permis de retenir la volonté du gouvernement de prendre des dispositions pour que " force reste à la loi ". A leffet de rassurer les citoyens dont certains couraient le risque dêtre agressés même dans leurs domiciles par des individus qui profitent du désordre pour piller et saccager les symboles de lEtat. Et de fait, les violences ont diminué, notamment dans la capitale économique, sans pour autant ramener le calme dans la ville, restée toujours morte.
Cest une forme de communication sans doute originale. Mais pouvait-elle efficace pour autant ? Parce que, au-delà des rencontres dinformations visant à expliquer les mécanismes de fixation des prix du carburant à la pompe, ce peuple qui pleure semblait attendre du gouvernement autre chose que des explications. Il semblait attendre du Premier ministre et, pourquoi pas, du chef de lEtat, des mesures fortes visant à indiquer que le pouvoir avait compris la détresse et le désenchantement de la population.
Les mesures annoncées tard hier soir, au nom du gouvernement et des syndicats, visant particulièrement à réduire, ne serait-ce que de manière symbolique, le prix du carburant à la pompe, en compensation de la levée du mot dordre de grève, est un compromis raisonnable qui permet au pouvoir de sauver la face devant les partenaires au développement auprès de qui ils ont souscrit des engagements précis. Ces mesures permettent aussi de comprendre que, par-delà les promesses à linternational, cest dabord des conditions de vie des populations quil faut se soucier. Et que reculer nest pas toujours signe de faiblesse.
A la fin de la journée, certains quartiers de la capitale étaient animés par des mini-émeutes.
Le jeune homme raconte la folle soirée de la veille avec beaucoup de colère dans la voix. Ce lundi, alors que la nuit tombait sur Yaoundé, il a failli perdre son salon de coiffure quil avait laissé ouvert pour faire une course non loin de là. " Cest un voisin qui ma sauvé en fermant précipitamment les portes, les gars allaient tout saccager après avoir tout pris ", explique Joël, ce natif dEmombo qui a dû rester de longues heures sous surveillance policière partielle.
Le long de la route étroite qui traverse ce quartier populaire de Yaoundé est encore tapissée de la poussière noire des débris de roues de voiture et de tables de commerce brûlés. A laide de ces barricades, des jeunes gens ont pris le contrôle de la route durant quelques heures, avant larrivée de forces de police. Selon le témoignage de notre coiffeur, le curé de la paroisse Marie Mère de Dieu de Nkolbeck voisine a vu sa Volvo vandalisée par les casseurs " On lui a cassé les pare-brise. "
Pour une ménagère du quartier, " il était difficile de croire que ce sont nos enfants qui se sont transformés ainsi. " " Je les ai vu frapper un homme qui perdait du sang, se battre entre eux pour savoir sil fallait laisser passer une voiture ou non ", ajoute-t-elle. Mais pour le coiffeur, nombre de personnes impliquées dans la révolte provenaient autant des masses désoeuvrées, des petits voyous que des jeunes qui changent au quotidien de petits métiers, notamment les taximen à moto. " Comme ils ont entendu le journal de 20h (à la radio nationale), ils ont dit que rien naura changé demain et tout a pris feu ", prétend une vendeuse de cigarettes.
Sauvages
Ailleurs dans la ville de Yaoundé, des barrages sauvages ont en effet fait leur apparition. Les voitures de transport clandestin qui desservent les banlieues telles que Nkomo ont été parfois mises à lindex par des personnes qui ne voulaient pas voir la grève brisée par des taxis suppléants. A lécole des postes à Ngoa-Ekele, des pneus ont été brûlés sur la chaussée. A Essos, les groupes de vandales se sont rendus maîtres de rues secondaires mal éclairées. " Je passais par le carrefour qui abrite la station-service Mobil dEssos quand des gens sortis de la ruelle adjacente ont jeté des pierres sur le toit de ma voiture. Ils avaient déjà barré la route par des pierres et des tables et agressaient tous ceux qui passaient en exigeant 2000Fcfa ", témoigne M. Ela, un habitant dEssos.
Les policiers postés çà et là et notamment au carrefour Terminus de Mimboman ne pouvaient plus cependant bouger le moindre doigt, selon un inspecteur de police qui veillait là avec ses collègues : " Nous sommes fatigués ", a laissé entendre lagent des forces de lordre. " La technique utilisée par les gars est effectivement lassante, a encore expliqué Joël. Ils venaient commettre leurs forfaits et disparaissaient dès que la voiture des policiers pointait son nez. Une fois la police partie, ils revenaient. " Dès le levée du jour, les policiers et les gendarmes sont passés à la contre-offensive, interpellant des jeunes gens à Biyem-Assi notamment.
Jean Baptiste Ketchateng
Crise : La capitale en panne sèche
Les stations services ont été vidées hier par des automobilistes redoutant un pénurie.
Il est un peu plus de 11h ce 26 février 2008. De longues files de véhicules sont observées des deux côtés de la station Texaco située non loin de la place Repiquet. Cest une situation presque identique dans diverses stations dessence de la ville. La rumeur a circulé tôt le matin, faisant état de ce que le carburant commence à diminuer. A cette station de la place Repiquet, un homme est à lune des pompes. Un client pressé remarque que " ces gens sont énervants. Ils sont assis derrière et celui-ci sert seul. Est-ce quil va servir aux deux pompes seul ? ". Cette pompe contient du super qui est fini depuis quelques heures. Le pompiste na pas le temps de répondre aux questions du reporter au sujet dune supposée pénurie de carburant. " Allez vous renseigner là dedans ; je nen sais rien ", lance-t-il entre deux clients quil sert et lénorme quantité de monnaie quil reçoit.
Richard Nsonkoua, le prochain client, savance, lair pressé. " Il n y en a plus dans beaucoup de stations. Jai pris du super à la Nouvelle route Bastos pour le premier véhicule. Cet autre véhicule a le demi plein de gazoil. Je vais compléter. Avec ça on va aller attendre ". Un autre veut du super. Le pompiste lui fait savoir que " cest fini ". Son suivant dit ne pas être au courant de la pénurie. Pourtant, sa compagne avoue à un interlocuteur au téléphone que " nous sommes au courant. On est même à la station ". Apprenant à son tour quil ne sera pas satisfait ici, il sen prend à la presse via le reporter : " Cest vous qui êtes à lorigine de cette situation. Parce quon a fermé lun dentre vous, vous avez commencé à inciter les gens à la révolte ".
Cest que chacun veut être servi avant que la situation ne soit connue du grand public. On voit un véhicule de la coopération allemande acheter du gazoil dans de grosses bonbonnes. De lavis dun conducteur de car Hiace, " chacun veut " sarmer avant quil ne soit tard.
" La situation était prévisible ", affirme un pompiste. Pour un responsable dune station du centre ville de Yaoundé, " le problème est que les dépôts ne fonctionnent pas pour des raisons de sécurité ". Evoquant les violences faites dans les stations dessence à Douala ces derniers jours, lhomme explique que " les camionneurs ont peur quils peuvent garer pour servir et les vandales sen prennent à eux ".
Lindovi Ndjio
Douala : De nouveaux morts au cours des affrontements
La grève se poursuit à Bonamoussadi, Bonabéri et Village.
Le quartier Bonamoussadi a eu un réveil timide ce mardi 26 février 2008, après les casses de la veille dans la nuit et les nombreuses barricades érigées dans les principales artères de cette banlieue nord de Douala. Ce calme apparent a été violemment rompu à 12h30mn au niveau du carrefour du lycée de Bonamoussadi. Une quarantaine de jeunes camerounais ont recommencé à accumuler sur la chaussée des pneus, des kiosques du Pmuc et des étagères qui servent de comptoirs aux commerçantes du petit marché du coin.
Larrivée des forces de lordre ne va pas dissuader les manifestants. Ces derniers ont mis le feu aux matériaux entassés. Pour les empêcher de continuer cette besogne impunément, les gendarmes ont ouvert le feu. Quatre coups de feu au moins ont été entendus. Selon les témoins, cest le dernier tir qui a atteint mortellement Célestin Mbounga. Ce jeune " pousseur " qui revenait du marché, accompagnait une dame avec ses vivres à son domicile. La balle tirée par lélève gendarme Youmbi est entrée au dessus de larcade sourcilière gauche et a emporté la boîte crânienne du jeune homme. Son tee-shirt rouge rayé de blanc et son pantalon velours marron clair ont été maculés de sang en quelques secondes.
Les gendarmes ont aussitôt reculé devant la colère des manifestants. Pour transporter le corps de Célestin Mbounga, ces derniers ont construit une croix sur laquelle ils lont attaché. La foule a grossi avec larrivée de la famille du défunt qui vit à Bonangang, tout au long du parcours jusquà la gendarmerie dAkwa-nord où le corps, avec la tête enturbannée, a été déposé. Trois autres camions de militaires et de gendarmes sont arrivés avec un char à eau pour disperser les manifestants. Tous les carrefours qui sont des portes ouvertes sur dautres quartiers ont été bouclés. Un contrôle systématique de tous ceux qui entrent et sortent est effectué. Les sacs et les poches sont vidés après identification. Si les éléments transportés sont jugés non dangereux, les citoyens peuvent poursuivre leur route.
Transporteurs
La tension vécue hier à Bonamoussadi rompait avec la relative accalmie observée dans les autres points réputés chauds lundi, au premier jour de la grève des transporteurs. Sauf à Bonabéri où la nuit a été marquée par de violents affrontements, et de nombreuses scènes de pillage. Cette fois-ci, les badauds qui ont saccagé plusieurs commerces se sont attaqués aux édifices neutres, notamment la pharmacie du pont qui a été éventrée et pillée. Un pharmacien de service a constaté avec amertume, les dégâts collatéraux de plus en plus nombreux dans la ville. Lundi dans la nuit, des bandes organisées ont multiplié des raids contre des boutiques quils avaient apparemment ciblées en journée. Les quartiers Mabanda et Grand hangar ont été particulièrement secoués par la violence qui na pas connu de répit, malgré la mobilisation des forces de sécurité. Face à la menace des pillards, les forces de lordre nont pas eu la main tendre. Plusieurs coups de feu sont partis, dans lobscurité ambiante dans la zone de Mabanda, point névralgique de la contestation populaire. Hier matin, des centaines de policiers sont allés en renfort, pour ramener le calme à lautre rive du Wouri en ébullition. Le bilan a été plutôt lourd.
Au moins trois morts ont été signalés par les riverains. " Les corps ont été transportés dans la nuit. Lune des personnes tuées était le fils dun militaire habitant Forêt bar ", a raconté un témoin à Mutations. Les sources hospitalières ont confirmé le nombre des nouvelles victimes à Bonabéri, qui est du coup porté à cinq, après les deux morts enregistrés lundi. A lentrée Sud de Douala, en provenance de Yaoundé, les scènes de pillage ont également été enregistrées. Ellery automobile a été attaqué et saccagé par des manifestants excités. Peu avant le début des pillages intervenus en début de matinée, le quartier portait encore le deuil de son premier manifestant tué. Contrairement aux nouvelles faisant état de la mort de plusieurs gendarmes, il nen a rien été. Aucune source officielle na confirmé ces décès. " Aucun homme ne manque dans aucune de nos unités ", a soutenu un responsable de la gendarmerie à Bonanjo. Des responsables militaires se sont même mobilisés pour calmer la situation. Le commandant de la région militaire de Douala, le général Sally Mohamadou a palabré avec des manifestants qui lont porté en triomphe à Bonabéri et Village.
Deux morts à Loum
Le mouvement des transporteurs bien suivi dans la localité de Loum, dans le département du Moungo, a été émaillé dactes de violence. La grève qui sy est transformée en mouvement de revendication sociale et politique a fait deux victimes. Aucune indication na été donnée sur lidentité des personnes tuées mais un témoin ayant vécu les affrontements a confirmé le bilan macabre.
Denis Nkwebo & Marion Obam
Douala : Au moins quatre morts et des blessés graves
Une journée de débrayage ensanglantée par les affrontements entre la population et les forces de lordre
Aux premières heures de la matinée dhier, lundi 25 février, les rues de Douala étaient désertes. Aucun véhicule ne circule. Aucun engin roulant nest visible. Des colonnes de fumée noire sélèvent vers le ciel, partout. Elles sont alimentées par de dizaines de vieilles roues de voiture mises à feu. Plusieurs dizaines de jeunes gens aux muscles bien ressortis patrouillent et veillent au strict respect du débrayage. Pour bien tenir leurs piquets de grève, ils hurlent et menacent à tout vent. En face de ces grévistes déterminés, la police et la gendarmerie effectuent des incursions sporadiques, pour étouffer un mouvement qui montre tous les signes de violence. Cest en tout cas ce décor qui a marqué le début de la première journée de la grève décrétée par les syndicats des transporteurs.
Pourtant, cest à une journée démeutes que lon va assister. Dans la nuit déjà, autour de 1 heure du matin, les populations riveraines de luniversité de Douala avaient donné le ton. Là, les commerces ont été pillés, des barricades érigées le long de la voie qui mène au quartier Ndokoti, tandis que les activistes collectionnaient en même temps les pneus pour la suite des opérations dès la levée du jour. Les habitants du coin ont dailleurs découvert un quartier plutôt sinistré, comme si un orage de colère avait engendré des casses aveugles. La route qui mène à Ndokoti, en passant par lEssec, est parsemée du même décor de déluge qui a pris corps.
Le carrefour Ndokoti na donc pas été épargné par un mouvement plutôt bien suivi. Ce lieu désert a en plus connu une intense activité des bandes en colère. Les écueils des casses récentes effectuées en ces lieux par lautorité municipale, ont sans doute attisé la hargne des manifestants. Ces derniers ont mis le feu aux roues de voiture, bravé lintervention policière pour sen prendre aux édifices importants et aux grands commerces tels que la station Tradex, le complexe Belavie et lagence Bicec. Cest ici que les altercations les plus violentes entre les forces de lordre et la population ont eu lieu. La nouvelle de la mort de deux gendarmes y a même circulé ; information aussitôt démentie de source policière.
Fusillade
A Bessengué, les jeunes du quartier ont maintenu le siège de la rue comme si une rancur couvait depuis des lustres. La fumée noire du feu qui brûle partout sert de bouclier, dans une ambiance dominée par les tirs nourris des gendarmes. Les manifestants dissimulés derrière les habitations guettent les hommes en tenue qui tirent à bout portant. Les éclats de gaz lacrymogène, les impacts de balles réelles ont lair dexciter la foule qui envahit la voie de façon intermittente. Dans la foulée, les bavures sont signalées. Les fusils à pompes déversent leur gaz à lintérieur dune école maternelle. Au même moment, les élèves des lycées et collèges tentent difficilement de se frayer un chemin, pour se mettre à labri. « Ils ont attaqué notre école. Ils ont mis le feu dehors et nous étions obligés de fuir », raconte une jeune fille du lycée de Déido.
Douala a donc basculé dans la violence. Le spectacle des affrontements ouverts entre forces de lordre et manifestants difficilement identifiables était le même partout. Notamment à Bonabéri où les échauffourées ont opposé la police à une meute de jeunes gens prêts à tout. Cest là que le véhicule du délégué provincial de la Sûreté nationale du Littoral, Joachim Mbida Nkili, a été attaqué. Des tessons de verre ont dailleurs blessé le commissaire divisionnaire qui sest dit surpris par lampleur de la violence. «Rien nexplique lattaque contre les fonctionnaires de la police alors quils essayent juste duvrer à ramener le calme dans la ville », dit-il. Comme lui, des journalistes ont connu de pires moments dincertitude. Eric Roland Kongou, en reportage pour Mutations, a été pris à partie par des badauds non loin du commissariat du 7ème. Ses agresseurs lui ont arraché son appareil photo, après lavoir frappé au visage. Liliane Nyatcha de Stv a également perdu sa caméra au profit des gendarmes. Ces derniers lui reprochent ses reportages diffusés sur la Bbc.
Dans les hôpitaux, le bilan des émeutes est très lourd. Au moins quatre morts sont enregistrés dont deux à lhôpital Laquintinie. Les deux autres victimes sont tombées sous les balles des forces de lordre, du côté de Bonabéri. Les blessés graves se comptent par dizaines. Les manifestants ont dailleurs bravé des embûches pour conduire les victimes dans les hôpitaux. Au cours des scènes rappelant celles de lIntifada palestinien, les corps transportés souvent dans des bacs à ordures ont défilé le long du boulevard de la République. Sur les brancards de fortune, certains blessés ayant un impact de balle en pleine poitrine, ont été vus, poussant apparemment leurs derniers souffles.
Hier soir, le général Sally Mohamadou, commandant de la 2e région militaire est allé autour de 17h30 à la rencontre des manifestants à Bonabéri. Cétait non loin de la mission catholique de ce quartier qui a connu de nombreux actes de pillage et de violence tout au long de la journée. Vêtue de sa tenue et ses attributs, les mains levés comme pour attester quil est inoffensif, lofficier supérieur de larmée de terre a avancé vers ses interlocuteurs et les a invités à arrêter les casses et pillages. Le général a promis aux manifestants son encadrement et sa protection sils se limitaient à marcher.
Pénurie : Les réserves commencent à sépuiser
Les seuls commerces restés ouverts à Douala ont été pris dassaut par les populations.
Lazare Kolyang Les images de désordre que lon vit depuis lundi dernier, 25 février, sur les artères de la capitale économique, au début du mouvement dhumeur lancé par les transporteurs, contrastent nettement avec celles vécues le lendemain, mardi 26 février, devant certains commerces restés ouverts et qui servent de seuls points dapprovisionnement aux populations dont les réserves en produits alimentaires commençaient à sépuiser. Soigneusement alignés devant les boulangeries Zépol et Saker à Akwa par exemple (des commerces qui ont échappé au pillage), les clients respectent scrupuleusement lordre darrivée et dentrée pour les achats de secours.
Pas de bousculade, même si certains sont obligés de passer des heures dans les rangs avant dêtre servis. "La boulangerie a été fermée lundi aux environs de 15 heures. Elle na été rouverte hier quautour de 9 heures ", explique un employé de la boulangerie Zépol. En plus des employés de cette boulangerie, quelques éléments des forces de lordre, postés à lentrée, ont été appelés en renfort pour sécuriser les lieux. La même affluence et presque la même sérénité se retrouvent du côté dune autre boulangerie, Saker, située non loin de la cathédrale de Douala.
Deux tomates
Au carrefour Mobil Bonakouamouang, une autre boulangerie a aussi continué à servir quelques baquettes de pain aux populations, pas dans la boutique (dont les grilles sont baissées et fermées), mais directement par la porte qui donne droit au four. Avec le même ordre dans les rangs du côté des clients. Mais les différents marchés de Douala sont désespérément restés fermés pour la deuxième journée consécutive. Seuls quelques petits marchés spontanés que lon connaît à Douala ont servi de point de chute à certaines ménagères. Cest le cas du pan dun marché installé à Bépanda Double Balle.
" A Bonamoussadi, le marché na pas véritablement ouvert, mais certains commerçants sont venus très tôt le matin, entre 6 h et 7h30, exposer quelques vivres ", témoigne un habitant de ce quartier de larrondissement de Douala 5ème. La conséquence de cette situation est nette : tout a augmenté de prix. On nous a vendu deux tomates à 1.00 francs Cfa, trois poissons " Bifacas " à 5.00 francs Cfa ", soutient cette ménagère. Qui poursuit que " puisque la grande boulangerie de Bonamoussadi, à savoir Bijou, a été pillée, les habitants sont obligés de venir se ravitailler à la boulangerie Barquaise, située à Akwa Nord ". Ailleurs, des militaires ont été sollicités pour protéger les commerçants.
Dans les quartiers, certains boutiquiers " courageux " qui ont ouvert leurs échoppes, en gardant les portes fermées, se sont fait remarquer par une inflation. Le prix de la baguette de pain est passé, de manière invraisemblable, de 150 francs Cfa à 3.00, 4.00, voire 5.00 francs Cfa, dans certains quartiers.
Riposte : Le chef supérieur Deido défie les vandales
Essaka Ekwalla exige par ailleurs la réouverture de toutes les boutiques dans son canton.
Dans la petite case à palabres de la chefferie supérieure du canton Deido, le ton du discours du maître des céans nétait guère à la rigolade hier, mardi 26 février 2008. Au second jour de linsurrection générale qui paralyse la capitale économique, sa majesté Essaka Ekwalla a réuni ses notables et convié la presse, afin de décrier la situation qui prévaut sur les berges du Wouri. "Nous avons été surpris par les événements. Mais nous souhaitons que les gens soient sages et quils sachent mener leurs revendications, parce que nous avons constaté que dautres forces sont apparues, semant la terreur et brûlant tout au passage ", fait-il remarquer.
Selon le chef supérieur du canton Deido, il est par ailleurs inadmissible quen seulement deux jours, le verre de riz qui coûtait 100 francs Cfa sur le marché, soit désormais vendu au double de son prix. Plus grave encore, se plaint sa majesté, "Les stocks sont même épuisés depuis ce matin ". "Mais, je ne laisserai pas les populations de mon canton mourir de faim", poursuit-il. Comment la chefferie supérieure compte-t-elle sy prendre ? Sa majesté Essaka Ekwalla semble avoir sa petite idée dans la tête. "Nous allons nous organiser pour bouter hors de notre territoire le désordre ambiant", clame-t-il dun ton martial.
Selon ce dernier, le canton Deido va, en effet, combattre contre toutes les personnes qui oseraient venir perpétrer le désordre dans cette partie de la ville de Douala. "Nous nallons plus tolérer que les gens quittent leurs quartiers pour venir brûler le nôtre", avertit lautorité traditionnelle. Selon toute vraisemblance, sa majesté Essaka Ekwalla semble dailleurs déjà avoir quelques cibles dans son viseur. "Les pilleurs viennent de Bonabéri, de Nkongmondo et de Bépanda. Très peu habitent Deido. Dailleurs, tout ressortissant de Deido qui sera surpris parmi les casseurs sera considéré comme un ennemi, et combattu comme tel", affirme-t-il. De quels moyens dispose donc le canton pour mener pareille bataille ? Pour sa majesté Essaka Ekwalla, il nest pas question, pour linstant, de dévoiler toutes les stratégies au public. Il avoue toutefois ne pas détenir "un pactole de guerre" ; mais "juste, la volonté de ne pas voir phagocyté notre canton", dit-il, "Sil y a eu des Deido parmi les casseurs, je leur demande de revenir à la raison. Parce quils nont aucun intérêt à brûler", conclut le chef supérieur, dans un air bien paternaliste.
"La route Deido Bassa, qui est le seul axe dont notre canton a bénéficié de la construction dans le plan de réaménagement urbain de Douala, a été détruite à notre désavantage. Cela nest pas tolérable", désapprouve-t-il. Les menaces du chef supérieur du canton Deido ne sont cependant pas proférées aux seuls présumés vandales et autres pilleurs, dénombrés en milliers depuis lundi dernier. Les intimidations sont également formulées à lendroit des commerçants exerçant sur lensemble du canton Deido, et principalement le long de la très populaire "Rue de la joie" de Bonatènè. Ainsi, tout détenteur de commerce qui oserait maintenir ses portes et grilles fermées dans les prochains jours, sera définitivement chassé de son lieu de vente, a annoncé lautorité traditionnelle. Quelles garanties les boutiquiers ont-ils donc en cas dattaque de leurs commerces ? Là, sa majesté Essaka Ekwalla reste très peu persuasif. "Personne ne viendra plus les menacer à Deido", sest-il contenter dindiquer. Les jours à venir diront
La première journée de manifestations contre la flambée des prix dans cette ville, a fait des victimes.
La scène macabre se déroule non loin de lancienne gare routière à Bafoussam. Il est environ 12h. Une bande de jeunes gens tente dincendier le centre divisionnaire des impôts de Bafoussam II. Elle manifeste depuis le début de la matinée du 26 février 2008, contre la hausse des prix de produits sur le marché local. Près de 6000 personnes qui affrontent les forces du maintien de lordre. Il sagit des policiers qui y ont pris position. Le ton monte. Les grévistes usent des projectiles. Les éléments de la police essayent de les dissuader en tirant des balles réelles, en lair.
Puis, le drame survient lorsquun homme en tenue ouvre le feu dans la foule. Bilan : un mort. Emmanuel Tantoh, 23 ans, originaire de Nkambé dans le Nord-Ouest, sécroule pour léternité. Vigile dans une société de gardiennage de la place, il a reçu une balle en pleine tête.
Les manifestants se retirent dabord sur la pointe des pieds. Avant de revenir, ensuite, pour transporter le corps du défunt, sur une civière. Visiblement, la colère monte dun cran. Les émeutiers veulent faire entendre leurs voix, en baladant la dépouille de Emmanuel Tantoh dans la rue. Ils veulent surtout la conduire à la résidence du gouverneur de la province de lOuest.
Des hommes au béret noir, sy interposent une fois de plus. Et retiennent le corps quils transportent vers le Groupement Mobil dintervention (Gmi) N° 3 à Bafoussam. Dans les principales artères de Bafoussam, le climat est surchauffé. Des populations sont sorties très tôt dans la matinée pour sattaquer à ce quelles considèrent comme étant les symboles de " répression " de lEtat. Lesplanade de la délégation provinciale de la sûreté nationale à lOuest constitue leur cible. Des cailloux sont projetés sur des policiers en faction. A lissue de cet autre affrontement, un jeune homme âgé de 30 ans, reçoit un plomb dans lépaule. Ses bourreaux le conduisent vers une destination encore inconnue. Plusieurs autres cas de blessure par balles sont enregistrés. Des témoins affirment quun bébé de trois ans a été abattu sur le dos de sa mère.
Mais, son corps est resté invisible jusquau moment où nous allions sous presse. Des messages inondent des pancartes tenues par des émeutiers : " Touche pas à notre constitution. Paul Biya va partir. Non aux impôts kilométriques. Non au Pmuc, nous nen voulons plus ", a-t-on lu çà et là. Des observateurs finissent par rallier les rangs des manifestants. Par petits groupes, ils détruisent des installations appartenant au Pari mutuel urbain camerounais. Une vingtaine de kiosques du Pmuc sont brûlés. Dautres servent de barricades sur la voie publique. Des actes de vandalisme sont perpétrés au point course du Pmuc au lieu dit Auberge à Bafoussam.
La même bande atterrit à Bandjoun pour saccager les lieux de commerce ouverts un peu plus tôt. Le préfet de la Mifi, Baba Ngamdji, échappe à un lynchage, alors quil tente de calmer la foule en furie. Une vitre arrière de son véhicule est brisée. " Nous navons donné aucun mot dordre de grève ", réagit Emmanuel Mbomgni, président provincial du syndicat national des taximen à lOuest. Or, dans la nuit du 25 au 26 février dernier, des tracts ont circulé à Bafoussam, appelant à une révolution pacifique. Ce qui sest appliqué le lendemain, avec des scènes de pillage dans des stations services et de violences de toutes sortes.
Dans lintervalle, le gouverneur de la province de lOuest, Pascal Mani, organise une réunion de crise. Il appelle les uns et les autres à plus de responsabilité. Surtout parce que, dans les rangs des manifestant, on a dénombré de nombreux élèves. Des jeunes qui ont été sortis des salles de classe par les émeutiers. Hier, Bafoussam était une ville sinistrée. Pas de voiture en circulation. Pas de commerce en activité. De nombreux services publics et privés fermés. Si bien que, en fin de journée, la forte présence des forces de sécurité, mixtes, laissait croire que Bafoussam était en état de siège.
Listes des victimes
Décédé -Emmanuel Tantoh (23 ans)
Blessés par balles -Jean Marc Jowo (mécanicien, au bras) - Gregroire Toubiwo (23 ans, à la tête) - Pascal Kouakam (commerçant, 28 ans, à la fesse) -quatre personnes non identifiées)
Situation sociale : La classe politique se prononce
A la suite des événements malheureux du week-end dernier et ceux dhier des leaders et cadres de partis sexpriment.
Mme Elisabeth Tamanjong (secrétaire général du Social democratic front (Sdf)): Le gouvernement na pas tiré les leçons du Kenya
Nous ne comprenons pas aujourdhui la réaction du gouvernement. Nous croyions être dans un processus démocratique où les différentes opinions doivent sexprimer. Nous assistons à des réactions disproportionnées des forces de lordre face à des gens qui veulent manifester de façon pacifique. Quand il sagit du Rdpc, nous nassistons pas à une telle mobilisation des forces de lordre. Au Social democratic front, nous condamnons fermement lutilisation de la violence qui a aboutit à la mort de deux citoyens camerounais à Douala, suite à des tirs des éléments des forces de lordre.
Cest inadmissible quailleurs, les forces de lordre utilisent du gaz lacrymogène et de leau dans le cadre des opérations de maintien de lordre, et que chez nous, lon fait usage de balles réelles Les Camerounais ont le droit de dire leur ras le bol de la situation difficile quils vivent aujourdhui avec les prix des différents produits qui augmentent, et surtout du carburant, alors que leurs revenus sont restés les mêmes Cest dommage que le gouvernement camerounais ne tire pas les enseignements de ce qui vient de se passer au Kenya pour essayer de mieux faire chez nous.
Me Bernard Acho Muna, président de lAlliance des forces progressistes (Afp: La vie au Cameroun est difficile
Au niveau de lAfp, nous déplorons et regrettons que des Camerounais aient trouvé la mort dans ces mouvements, juste parce quils ont voulu exprimer leur opinion sur une question qui concerne la vie de leur pays.
Nous sommes dautant plus tristes que cette situation se produit dans un pays que lon dit être une démocratie avancée. Nous ne pensons que le Rdpc qui se dit majoritaire a quoi que ce soit à perdre dans la révision de la constitution dans une Assemblée nationale où on le dit majoritaire. Si le Rdpc laisse toutes les couches sociales exprimer leurs opinions, nous ne sommes pas sûrs que nous arriverons à ces dérapages, et de cette façon, ils pourront faire passer leur caravane de révision de la constitution sans problème Cest triste ce qui arrive aujourdhui, avec ces morts de personnes innocentes En tant quhomme politique, jai trouvé inopportune, cette hausse des prix de carburant au moment où le climat politique est dominé par ce débat sur la modification de la constitution Je ne sais sur quelle base ces gens ont pris leur décision, mais ils auraient dû regarder lenvironnement autour deux. Jen appelle au président de la République pour une intervention de sa part dans la résolution de la crise actuelle, pour que ses représentants sur le terrain, les préfets et les gouverneurs, arrêtent dinterdire les manifestations et les réunions. Sil aime ce pays comme il le dit, cest une décision que le président de la République peut prendre pour que les zélés du Rdpc ne conduisent pas le Cameroun à une guerre civile La vie au Cameroun est devenue difficile, et jai pu men rendre compte en descendant personnellement dans un marché. Mais je crois que tout cela est lié au transport, donc au coût du carburant dont je trouve encore la hausse injustifiée.
Daniel Mbock Mbegde, président de lUnion socialiste pour le progrès (Usp): Le débat a été déplacé
Nous déplorons tout ce qui passe à Douala depuis samedi dernier et dans toutes les autres villes du Cameroun et qui entraîne la de citoyens camerounais Mais je reviens sur la constitution parce que ce nest pas elle qui intéresse le peuple camerounais. Ce qui intéresse le peuple camerounais aujourdhui, cest que ceux qui président à ses destinées puissent créer des conditions de vie favorables à lépanouissement du peuple camerounais. Il faut que nous soyons clair là-dessus. Mais nous constatons que lon est en train de déplacer le débat. Entre réviser la constitution et mettre en place des conditions qui font rêver les Camerounais pour un meilleur vivre, il a besoin de mieux vivre
Anicet Ekanè, président du Manidem: Qui sème le vent récolte la tempête
Ce que je peux dire demblée, cest que quand on sème le vent, on récolte la tempête. En réalité, ce qui nous avions prévu est en train de se dérouler. Nous avons à faire à un pouvoir qui est dans le désarroi face à des gens qui ne se reconnaissent plus en lui. On est face à un peuple qui na plus de boussole. On peut déplorer les scènes de pillage auxquelles on a assisté à Douala depuis le début de ces manifestations. Il sagit de situations incontrôlées au cours desquelles certains en profitent pour mettre le chaos. Cest une situation déplorable quil est difficile de prévoir On a eu à faire à des forces du maintien de lordre qui ont fait un sale boulot. Les informations dont nous disposons concordent sur le fait que ces gens ont tiré sans raison sur des personnes innocentes, car rien ne justifiait quils tirent à balles réelles sur des gens qui nétaient pas plus dangereux que les autres Les Camerounais et principalement les jeunes expriment leur ras le bol. Ils ne se reconnaissent plus dans ce pouvoir